Le mur du marathon : le VO₂peak chute de 6 % avant même le 30e kilomètre

Des marathoniens ont couru 90 minutes, puis repassé les tests de laboratoire. La consommation maximale d’oxygène est tombée de 56,7 à 53,4, la vitesse au seuil lactique de 12,8 à 12,1 km/h. C’est cela, la durability : une qualité absente de votre protocole de test.

Le mur du marathon : le VO₂peak chute de 6 % avant même le 30e kilomètre

Du « mur » du marathon, tout le monde connaît une seule explication : le glycogène est épuisé. Elle est juste, mais ces dernières années ont montré qu’elle était incomplète. Le ravitaillement en course a énormément progressé — 90, 100, 120 grammes de glucides par heure n’ont plus rien d’exotique — et les coureurs continuent pourtant de s’effondrer au 32e kilomètre.

En 2026, le Journal of Functional Morphology and Kinesiology a publié une revue qui propose de reformuler la question. Et l’année précédente, une étude en avait déjà donné les chiffres.

Ce qui a été mesuré

European Journal of Sport Science, 2025, Hunter et Muniz-Pumares. La logique de l’expérience est simple et étonnamment rare : on a fait passer à des marathoniens les tests de laboratoire habituels avant une sortie longue, puis on les a refaits après.

Entre les deux tests, la charge était de 90 minutes de course en intensité lourde. Résultats du second passage :

  • VO₂peak : de 56,7 à 53,4 ml/kg/min, soit une chute d’environ 6 %
  • Vitesse au seuil lactique : de 12,8 à 12,1 km/h
  • Économie de course : inchangée
  • Fraction du maximum que l’on parvient à soutenir : inchangée
  • Lactate sanguin, fréquence cardiaque et effort perçu : en hausse significative

Il vaut la peine d’énoncer ce que disent ces lignes. Après une heure et demie de course, vous êtes physiologiquement un autre athlète. Votre « maximum » a baissé de 6 %, et votre seuil a reculé de près d’un kilomètre-heure. Toutes les zones que vous avez calculées à partir de tests à froid ne sont déjà plus les vôtres.

Et l’on n’est même pas encore au marathon. Pour un coureur en 3:30, quatre-vingt-dix minutes représentent à peu près la moitié de la distance.

Ce qu’est la durability

Le terme n’a pas encore d’équivalent stabilisé en français : on peut le rendre par résistance ou tenue à l’usure. La définition des auteurs : le degré auquel les marqueurs de l’endurance se dégradent au cours d’un effort prolongé.

L’essentiel tient en ceci : c’est une qualité à part entière. Deux coureurs affichant à froid les mêmes VO₂max, seuil et économie de course peuvent se retrouver en des points très différents après 90 minutes d’effort. Le protocole de test standard ne voit tout simplement pas cette différence : il ne recueille de données que sur un athlète frais.

La revue de 2026 (« Hitting the Wall in Marathon Running ») pousse l’idée plus loin : elle propose de voir le « mur » non comme un événement métabolique, mais comme un effondrement psychophysiologique, produit de l’interaction entre la contrainte physiologique, l’effort perçu, la gestion de l’allure et la capacité à maintenir la fonction sous une charge prolongée. Selon sa formulation, la dégradation se produit sur plusieurs fronts à la fois : métabolique, thermorégulateur, gastro-intestinal, neuromusculaire et biomécanique. C’est la durability, et non la seule condition physique, qui explique pourquoi des coureurs au potentiel aérobie comparable terminent le marathon de façons très différentes.

Ce que cela change en pratique

Vos zones à la quatrième heure ne sont plus vos zones. Si le seuil est passé de 12,8 à 12,1 km/h, l’allure franchement sous-critique au départ devient supra-critique au 30e kilomètre. Les sensations ne mentent pas ; c’est le calculateur, nourri par un test à froid, qui ment.

La fréquence cardiaque cesse d’être un point d’ancrage. À travail égal, elle monte (dérive cardiovasculaire), et le coût physiologique de ce travail monte encore plus vite. Tenir une fréquence cible sur la seconde moitié du marathon, c’est ralentir sans s’en apercevoir ou, à l’inverse, se mettre dans le rouge, selon la direction que prend la dérive de votre physiologie à vous.

Dans cette étude, l’économie de course n’a pas bougé — et c’est intéressant. Elle passe pour l’un des principaux déterminants de la performance, et c’est habituellement sa dégradation que l’on soupçonne. Ici, le plafond et le seuil se sont déplacés, tandis que le coût du kilomètre est resté le même. Les études divergent sur ce point, et cette dispersion reflète probablement des durées d’effort et des niveaux de sujets différents.

Personne n’a aboli les glucides. La revue ne dit pas que le glycogène n’y est pour rien : elle dit qu’il n’en est pas la seule cause. Le ravitaillement reste le premier levier, simplement pas le dernier.

Comment l’entraîner

La logique est simple : si la durability est une qualité à part, il faut la solliciter à part. Il faut travailler sur fond de fatigue, et pas seulement sur jambes fraîches.

  • Du travail qualitatif en fin de sortie longue. Les 20 à 30 dernières minutes de la sortie longue à allure marathon : c’est la voie la plus directe.
  • Des sorties longues sur fatigue accumulée. La sortie longue le lendemain d’une séance dure, plutôt qu’après un jour de repos.
  • Le travail de force. Dans une autre étude, dix semaines de musculation et de pliométrie n’ont presque rien changé à l’économie de course à froid, mais l’ont préservée jusqu’au bout d’une course de 90 minutes.
  • Testez-vous fatigué. Si vous en avez la possibilité, relevez votre lactate ou votre allure au seuil non seulement à froid, mais aussi après une heure à une heure et demie de course. L’écart entre les deux nombres, c’est précisément votre indicateur.

Comment l’appliquer

  • Planifiez votre allure sur la seconde moitié, pas sur la première. L’allure cible doit être celle que vous tiendrez avec un seuil abaissé de 5 à 6 % par rapport au départ.
  • Ne courez pas après une zone cardiaque sur la seconde moitié du marathon. Fiez-vous à l’allure et aux sensations ; à ce stade, le pouls parle de dérive, pas d’intensité.
  • Partez du principe que votre « plafond » au 30e kilomètre est inférieur d’environ 6 % à celui du laboratoire. Un plan de course calculé à partir d’un VO₂max à froid est optimiste par construction.
  • N’abandonnez pas le ravitaillement. 60 à 90 g de glucides par heure restent la base ; la durability dit simplement que, même avec un ravitaillement parfait, il restera quelque chose à perdre.
  • La sortie longue n’est pas qu’une affaire de kilomètres, c’est aussi une affaire de qualité en fin de séance. Se contenter d’avaler 30 km en allure facile n’entraîne pas ce qu’il faut.
  • Placez vos séances de contrôle dans un état proche de celui de la course : même heure de la journée, même alimentation, même fatigue accumulée.

L’essentiel

  • Hunter et Muniz-Pumares, EJSS 2025 : des marathoniens ont passé les tests de laboratoire avant et après 90 minutes de course en intensité lourde.
  • Le VO₂peak est passé de 56,7 à 53,4 ml/kg/min (environ 6 %), la vitesse au seuil lactique de 12,8 à 12,1 km/h.
  • L’économie de course et la fraction du maximum n’ont pas changé ; le lactate, la fréquence cardiaque et l’effort perçu ont augmenté.
  • La durability — le degré de dégradation des marqueurs d’endurance au cours d’un effort prolongé — est une qualité à part que le test standard ne mesure pas.
  • La revue de 2026 propose de voir le « mur » comme un effondrement psychophysiologique, et pas seulement comme un épuisement du glycogène.
  • Les zones calculées sur un test à froid sont déjà fausses au 30e kilomètre ; le pouls cesse d’être un repère fiable.
  • La durability se travaille par des séances sur fond de fatigue et par la préparation de force.

Sources : Hunter B., Muniz-Pumares D. « Durability of Parameters Associated With Endurance Running in Marathoners », European Journal of Sport Science, 2025. https://doi.org/10.1002/ejsc.70073 · « Hitting the Wall in Marathon Running: An Integrative Psychophysiological and Durability-Based Review », Journal of Functional Morphology and Kinesiology, 2026. https://doi.org/10.3390/jfmk11030291