« La méthode norvégienne » : le double seuil dont tous les coureurs débattent
Deux séances de seuil par jour et un lactatemètre dans la poche — nous décortiquons ce qui, dans le « double seuil », est confirmé par la science, ce qui n'est resté que du battage médiatique et comment un amateur peut essayer la méthode avec prudence.
Chaque grand championnat donne naissance à une nouvelle mode d'entraînement. Après les victoires des frères Ingebrigtsen, les forums de course ont été submergés par la « méthode norvégienne » : les amateurs se sont mis en masse à faire deux séances de seuil par jour et à acheter des lactatemètres. Cela sonne sérieux et scientifique — mais qu'est-ce qui est réellement prouvé ici, et qu'est-ce qui n'est qu'une belle histoire sur le succès des autres ? Examinons cela calmement.
Ce qu'est le double seuil
Le « double seuil » (double threshold) est une approche que le physiologiste norvégien et ancien coureur Marius Bakken a systématisée, et que les Ingebrigtsen ont rendue célèbre. L'idée est d'effectuer en une seule journée deux séances de seuil distinctes — par exemple le matin et le soir, avec un intervalle de 6 à 10 heures pour récupérer.
Le mot clé est « seuil ». Il s'agit du travail entre les deux seuils lactiques : aérobie (LT1) et anaérobie (LT2). L'intensité est maintenue de sorte que le lactate reste dans une fourchette d'environ 2–4 mmol/l — c'est « confortablement dur », mais pas jusqu'à l'échec. Chaque fraction dure 20 à 40 minutes (généralement en format d'intervalles), et le lactate est contrôlé par une piqûre au doigt après les séries.
La philosophie de la méthode : accumuler beaucoup de temps au seuil plutôt que de se détruire avec des intervalles durs. Deux séances modérées par jour apportent plus de travail de qualité qu'une seule séance épuisante — tout en provoquant moins de blessures et en épuisant moins le système nerveux.
Ce que dit la science
La revue systématique de Kelemen et ses collègues (2024) a rassemblé tout ce qui existe dans la littérature sur l'entraînement des coureurs norvégiens d'élite sur 1500 à 10 000 m. Et voici le tableau honnête : on n'a trouvé au total que 7 études, décrivant 13 athlètes au total. Ce ne sont pas des expériences, mais des observations de ce que font des champions déjà accomplis.
Ce qui a été relevé chez ces athlètes :
- Un volume de 120–180 km par semaine.
- 75–80 % de toute la course à faible intensité (62–82 % de la fréquence cardiaque maximale).
- 2 à 4 séances de seuil par semaine, en période de base souvent deux fois dans la même journée, sous le contrôle d'un lactatemètre ou d'un cardiofréquencemètre.
- 1 à 2 séances de haute intensité par semaine (>97 % de la FC max) — intervalles courts (>800 m) ou sprints.
- À l'approche de la saison, la part de seuil pur est réduite et l'on ajoute du travail à l'allure de compétition.
Conclusion importante : la revue décrit, elle ne prouve pas. Treize coureurs d'élite ne constituent pas une étude randomisée. Il n'existe aucune donnée montrant que le double seuil en lui-même serait meilleur que le schéma classique pour un amateur. Ce qui est réellement confirmé de façon fiable, ce n'est pas la magie des « deux seuils », mais l'énorme volume de course facile comme fondation. C'est cela, et non le lactatemètre, qui fait le gros du travail.
Comment un amateur peut l'adapter
Bonne nouvelle : un lactatemètre n'est pas obligatoire. Il sert à rester dans l'étroite fourchette lors de gros volumes, mais un amateur dispose de trois substituts qui fonctionnent :
- La fréquence cardiaque — tenez le haut de la zone aérobie, en dessous du « plafond » du seuil.
- L'allure — un peu plus lente que l'allure que vous pourriez tenir sur 10 km ou une course d'une heure.
- Les sensations et le test de la parole — au seuil, vous pouvez prononcer une phrase courte, mais pas soutenir une conversation.
La principale erreur est de copier le « deux fois par jour ». C'est un outil de professionnels, dont le sommeil, l'alimentation et la récupération sont le métier. Un amateur a plutôt intérêt à faire une seule séance de seuil, et à n'essayer le « double seuil » qu'une fois par semaine au maximum, en répartissant les séances matin/soir.
Exemple d'une semaine prudente pour un coureur avec 4 à 5 entraînements :
- Lun — footing facile.
- Mar — seuil : 5 × 6 minutes avec 1 minute de trot entre chaque.
- Mer — footing facile ou repos.
- Jeu — seuil : 4 × 8 minutes dans la même fourchette.
- Sam — sortie longue facile.
80 % de la semaine reste facile — c'est précisément l'essence de la méthode, et non le nombre de piqûres au doigt.
Limites
- La méthode ne fonctionne que par-dessus une grande base de course facile. Sans volume, deux seuils par jour, c'est la route directe vers le surentraînement.
- Il est facile de se tromper d'intensité : « un peu plus vite » transforme un seuil doux en travail dur, et la récupération ne suffit plus.
- Qui ne devrait pas : les débutants, ceux qui courent <40 km par semaine, dorment mal, vivent sous stress ou reviennent tout juste de blessure.
- Un lactatemètre sans expérience pour interpréter les données n'est qu'un jouet coûteux.
Regard d'expert : la « méthode norvégienne » n'est pas une percée, mais un emballage habile de principes connus de longue date (polarisation, contrôle de l'intensité, volume). Sa valeur pour un amateur ne réside pas dans le lactatemètre, mais dans la discipline : garder le facile facile, et le seuil vraiment au seuil.
L'essentiel
- Le double seuil, ce sont deux séances de seuil modérées par jour avec contrôle du lactate (~2–4 mmol/l), et non des intervalles durs.
- La science décrit pour l'instant la méthode sur 13 coureurs d'élite (7 études), mais ne prouve pas sa supériorité pour les amateurs.
- Ce qui fonctionne réellement, c'est la fondation : 75–80 % de course facile et un gros volume.
- Le lactatemètre peut être remplacé par la fréquence cardiaque, l'allure et le test de la parole.
- Un amateur se contentera d'un seul seuil par entraînement ; « deux fois par jour » tout au plus occasionnellement et seulement sur une base solide.
- Pas pour les débutants, les faibles volumes et une mauvaise récupération.
Source : Kelemen B., Benczenleitner O., Tóth L. The Norwegian double-threshold method in distance running: Systematic literature review. Scientific Journal of Sport and Performance, Vol. 3(1), 2024. https://doi.org/10.55860/NBXV4075